27 April 2013

La finance grand-ducale en mutation 

By Dominique Liesse

The article places the end of banking secrecy in the context of Luxembourg’s long-standing wish to break from the image of a fiscal paradise

Face à la levée partielle du secret bancaire et aux régularisations belges, la place financière luxembourgeoise opère une mutation et tente de rompre avec l'étiquette de paradis fiscal.

Une fois par an, Jean prend le train destination Luxembourg. Il va toucher ses coupons et profite de l'occasion pour s'offrir un repas au restaurant La Lorraine, Place d'armes. Comme Jean, des milliers de Belges ont effectué, des années durant, ce trajet. Comme Jean, ils se posent aujourd'hui la question: quel avantage ai-je encore à placer mes économies de l'autre côté de la frontière?

En effet, entre-temps, l'épargnant belge connaît sa troisième déclaration libératoire unique (DLU). Entre-temps le gouvernement luxembourgeois tente d'en finir avec l'image de paradis fiscal et s'engage à respecter la directive sur la "coopération administrative" qui prévoit, dès 2015, l'échange automatique d'informations bancaires.

Pour les banques de la place, ces mesures étaient anticipées. "La seule nouveauté des déclarations de Luc Frieden (ministre luxembourgeois des Finances, NDLR) sur l'échange automatique des données bancaires réside dans la date de 2015", indique Jacques Peters, CEO de KBL European Private Bankers.

"Les paroles de Luc Frieden s'ouvrent dans une logique qui existe depuis 10 ans au Luxembourg, explique Julian Presber, de l'Université de Luxembourg. À cette époque, le gouvernement et l'association des banques luxembourgeoises (ABBL) ont signé un code de conduite visant à interdire tout argent noir ou gris au Luxembourg. Un client transférant une partie de sa fortune vers le Luxembourg au départ d'un autre centre financier, comme par exemple le Liechtenstein, doit désormais démontrer l'origine légitime de sa fortune, y inclus l'absence d'évasion fiscale", explique-t-il.

Certes, par principe, les déclarations de Frieden ont fait grincer des dents au sein des banques. "L'ABBL a toujours déclaré que l'échange automatique aboutirait à une fuite des capitaux, explique Mike Mathias, de déi gréng, parti écolo luxembourgeois. Elle s'était ainsi engagée à ne laisser entrer dans les banques que l'argent blanc. En échange, elle demandait au gouvernement de ne pas aller vers cet échange automatique. Mais il ne faut pas se leurrer, quand Frieden parle, ce sont les banques qui parlent. Au final donc, si certaines banques ont crié à l'horreur après les déclarations de Frieden, d'autres affirmaient que ne pas y être préparé résultait d'une mauvaise gestion."

Ces propos contrastent donc avec le discours pessimiste d'Alain Steichen, avocat fiscaliste luxembourgeois réputé. Selon lui, seules 60 à 70 des 120 banques de la place actives dans la gestion privée survivront à l'échange automatique.

Une nouvelle place

Les banques luxembourgeoises opèrent donc depuis quelques années une refonte de leur stratégie.

"Depuis 5-6 ans, les banques se rendent compte que vivre des petits poissons belges, allemands ou français ne permettra pas la survie de la place financière. Ces clients nécessitent beaucoup de travail pour au final peu d'argent", affirme Mike Mathias.

Si certaines enseignes, comme la Banque internationale à Luxembourg (BIL, ancienne filiale de Dexia), semblent vouloir continuer à servir les clients à moins de 500.000 euros en installant une succursale ou une filiale de l'autre côté de la frontière, d'autres s'en détournent pour se tourner vers les grosses fortunes du Moyen-Orient, de Russie ou d'Amérique latine.

C'est ainsi que, depuis quelques années, les Family Office fleurissent dans le paysage luxembourgeois. L'activité, qui vise à coordonner les relations du client avec ses différents prestataires de services financiers, a depuis 2010 son association professionnelle, LAFO (Luxemburg Association of Family Offices), et fait l'objet d'une loi d'encadrement depuis décembre 2012.

"Ce nouveau métier n'est pas un 'preneur de marché' aux acteurs déjà en activité, mais une attraction supplémentaire et complémentaire du Grand-Duché en direction des grandes familles", indique Jean Fuchs, président de LAFO.

Les atouts

Quoi qu'il en soit, la banque privée n'est qu'un pan de l'activité financière grand-ducale. La place compte également une industrie de fonds particulièrement importante en Europe et une activité financière européenne par le biais, entre autres, de la banque européenne d'investissement.

"Il est possible de faire du Luxembourg le centre européen de compétence financière, et ce sans éviter une harmonisation fiscale qui ne peut qu'être bénéfique pour l'Europe", insiste Mike Mathias.

Il conclut, dès lors, que la marche vers cette suppression partielle du secret bancaire (la mesure ne concernant que les revenus des capitaux investis des particuliers non-résidents, et non pas les dividendes ou les revenus des entreprises) est une excellente chose. "S'il faut avancer sur l'optimalisation fiscale européenne, autant le faire ensemble", lance-t-il.

Reste désormais au Luxembourg de tenter d'effacer l'étiquette de paradis fiscal qui lui colle à la peau.